La bibliothèque Vaugirard, un lieu à fréquenter sans modération

Fragments de la grande vie d’Henriette

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Henriette
Arrivées au 7e étage d’un immeuble des années 30, nous n’avons pas le temps de sonner à sa porte : elle est là sur le palier, elle nous attend.
Dès l’entrée nous sommes happées par son regard lumineux d’un bleu azur et puis nos yeux se posent sur une multitude de sculptures de toutes tailles et cela dans un espace réduit. Dans le petit salon, c’est une exposition permanente, un musée : des sculptures en pierre, en bois, des peintures, des dessins. Le moindre recoin est habité ainsi que les murs.

Lectrice assidue empruntant à la bibliothèque Vaugirard, elle a dû, en désespoir de cause, faire appel au Port’âge, car elle a une crise d’arthrose majeure et elle ne peut plus descendre en ce moment. Et ce qui l’ennuie : ne pas pouvoir choisir elle-même ses livres dans les rayonnages. Nous la rassurons en la questionnant sur ses goûts pour lui rapporter les livres qu’elle souhaite. « Oui » elle veut bien découvrir La Correspondance entre Gustave Flaubert et George Sand. Elle relit en ce moment Les Mémoires de Chateaubriand et nous rend le tome 1 qu’elle vient de finir.
Son dernier métier, avant d’être à la retraite, c’était taxi. Taxi pendant vingt-trois ans. Avant elle était secrétaire sténo dactylo dans les bureaux. Elle n’avait pas le choix comme elle dit, abandonnée avec deux enfants à élever… Fière elle nous dit «  J’ai des petits-enfants et des arrières-petits enfants maintenant ».
Avant de partir on ose la question  « toutes ses pièces, c’est vous » ? « Oui » nous dit-elle, « je suis plutôt autodidacte mais j’ai fait les Beaux Arts de la Ville de Paris en cours du soir ». Elle y a appris les techniques de modelage, le dessin, la peinture, la gravure et la taille directe sur pierre et sur bois. Il y a quinze ou  vingt ans elle a exposé deux fois à la mairie du 15e arrondissement.
Le rhinocéros elle l’a fait directement à la plastiline pendant une visite au zoo de Vincennes. Après elle a fait un moule en plâtre et pour finir une patine pour avoir cette couleur bronze.
Maintenant elle ne fait plus rien à cause de son handicap, l’arthrose. Et ce qui la désole le plus c’est qu’elle ne peut plus aller au bout de la rue prendre son cours d’informatique dans le cyber café où elle va depuis deux ans pour découvrir Internet. Mais « pensez » dit-elle, « il y a encore trois ans j’allais à la piscine une à deux fois par semaine : je faisais mon kilomètre. En apesanteur on ne sent plus rien ».
Son fils vient de prendre sa retraite : elle lui a dit « il te faut un hobby » alors lui aussi s’est inscrit aux Beaux Arts !
Dernière question, indiscrète cette fois « Vous avez quel âge, Henriette ?» « J’ai 93 ans ». Une Grande petite dame, Henriette…

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